Podcast de l’intervention de Sonia Dayan-Herzbrun à l’Université Paris 8 Saint-Denis, dans le cadre du Séminaire d’études politiques en Proche et Moyen-Orient le 17 novembre 2016.

« ”On ne garde pas assez précisément en mémoire que le rôle de l’État en tant que groupe de référence de l’identité du nous pour la grande majorité de ses ressortissants autrement dit le rôle de l’État en tant qu’État national, est de date relativement récente .”
L’État moderne s’était formé par expansions et annexions successives de territoires contigus, avec une dynamique interne d’où les conflits et la violence n’ont jamais été exclus. Les entreprises coloniales qui vont accompagner l’établissement des États modernes, et d’abord de la France et de l’Angleterre, mettent ces États à la tête d’empires, comme Hannah Arendt l’a montré de façon magistrale. Les empires coloniaux diffèrent considérablement des autres formes d’empire, parce que l’État central, l’État-nation s’y maintient avec ses privilèges et son exclusivité, tout en établissant sur les colonisés, transformés en subalternes au sens que Gramsci donne à ce terme, une domination politique, économique et culturelle. La domination culturelle, comme Edward Said l’a montré dans Culture et impérialisme, permet d’occulter voire d’invisibiliser la domination politique et l’exploitation économique. On a dit à juste titre à propos de la France que la colonie y était l’envers de la République, et l’envers est ce qui ne se voit pas. Dans cette relation hégémonique, l’État, et si possible l’État-nation figure comme forme achevée et modèle de l’organisation politique, qui signe l’accès à la ”civilisation” et à la modernité. Bertrand Badie a jadis mis en évidence cette exportation des modèles politiques par des puissances occidentales ”réunies par une même grammaire politique”. Il notait très justement que ces pratiques d’exportation n’ont pas toutes été identiques, mais que leurs différences ”se sont estompées au moment de la décolonisation et lorsqu’il s’est agi de construire, dans son sillage, des États nouveaux”. Il n’y a donc aucune discontinuité entre l’État colonial et l’État dit postcolonial, comme l’histoire récente l’a montré.
Si l’on envisage maintenant non plus les processus de colonisation et de décolonisation et si, en se situant dans une perspective ”décoloniale” c’est à dire en se proposant d’amorcer une décolonisation du savoir, on en vient à la question de la colonialité du pouvoir et de l’État, on déplace le curseur et on entreprend d’interroger non seulement le passé et le présent des pays qui ont été soumis à la colonisation, mais également celui des puissances colonisatrices. Il faut alors d’emblée renoncer à une vision binaire qui séparerait colonisés et colonisateurs et qui ferait de la colonisation un simple accident ou une annexe. C’est déjà le sens que Stuart Hall donnait au terme de ”postcolonial” quand dans un article datant de la fin des années 1990, il écrivait que ”la colonisation ne fut jamais seulement externe aux sociétés de la métropole impériale. Elle a toujours été profondément inscrite en elles — comme elle s’est inscrite de manière indélébile dans les cultures des colonisés”, et j’ajouterais les politiques des uns et des autres. » – (Extrait de L’État : de l’entreprise coloniale à la vision décoloniale, Tumultes 2015/1, n°44)